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Extrait d'un article du point du 27 mars 2008 (n° 1854 )
110 dollars le baril de pétrole ! De quoi provoquer la panique aux Etats-Unis. L'administration Bush croyait avoir trouvé une parade en poussant la production de biocarburant à base d'éthanol.
Cette croisade patriotique risque de tourner au désastre écologique.
(…)Juste, à perte de vue, des champs où en automne s'aligne du maïs, du maïs et encore du maïs. Qui croirait que ce coin de campagne désert, au fin fond du Minnesota, est un eldorado ?
Et pourtant... Au milieu des champs, impossible de ne pas voir une drôle d'usine hérissée de tuyaux et garnie de cuves métalliques. C'est une distillerie qui transforme du maïs en alcool, l'éthanol, utilisé comme agrocarburant. Depuis trois ans, des dizaines d'usines de ce genre ont envahi les grandes plaines américaines. A force d'engloutir des milliers de tonnes d'épis, elles ont provoqué une flambée des prix. La tonne de maïs, qui stagnait autour de 79 dollars depuis des lustres, a presque triplé cette année. Une hausse faramineuse. (…) le bonheur est dans les champs. « Il fait bon être paysan aux Etats-Unis par les temps qui courent », (…)
Merci, George Bush ! C'est lui qui a lancé le boom de l'éthanol. En 2005, en pleine guerre d'Irak, il fait la promotion des énergies renouvelables, censées réduire les importations de brut. Quelques mois plus tard, le Congrès impose aux raffineurs d'incorporer à l'essence 28 milliards de litres de biocarburant d'ici à 2012. C'est comme cela que les Etats-Unis sont devenus le premier producteur mondial d'agrocarburant.
Depuis, c'est la ruée vers l'or vert. Tous les fermiers se sont mis à planter du maïs : 37 millions d'hectares l'an dernier, soit la plus grosse superficie depuis la Seconde Guerre mondiale et bien plus que toute la surface agricole française !
(…) Un discours qui ne sonne plus tout à fait juste, car les critiques se multiplient. D'abord, si l'éthanol coûte moins cher, il a un pouvoir énergétique inférieur à l'essence : il en faut 30 % de plus pour parcourir la même distance. Ce n'est pas non plus exactement un carburant modèle. Pour produire du maïs, on a besoin d'eau, de beaucoup d'eau, d'engrais, de pesticides... L'éthanol limite-t-il au moins le réchauffement climatique ? Pas sûr. La culture du maïs impose une grosse consommation d'énergie fossile, du gazole du tracteur à celui du camion de transport, en passant par le gaz naturel utilisé pour fabriquer l'engrais ou faire tourner les usines d'éthanol. Le Néerlandais Paul Crutzen, prix Nobel de chimie, estime, dans une analyse récente, que l'éthanol/maïs générerait 50 % de plus de gaz à effet de serre que l'essence. D'autres études mettent en garde contre les polluants que rejette l'éthanol. Quant à l'indépendance énergétique, c'est un mythe. Les 26 milliards de litres produits aujourd'hui couvrent à peine 4 % de la consommation en carburant des Etats-Unis. « Même si toute la récolte de maïs était consacrée à l'éthanol, cela fournirait seulement 12 % des besoins du pays », souligne l'institut Cato.
Surtout, l'éthanol et le maïs, fortement subventionnés, reviennent cher au contribuable. Et encore plus cher au consommateur. En 2007, près d'un quart de la récolte de maïs a été converti en éthanol. Une concurrence inquiétante pour les éleveurs, qui ont vu le prix des aliments pour animaux s'envoler. Résultat, des oeufs au poulet, en passant par le soda ou le ketchup qui utilisent du sirop de maïs, tout a augmenté. D'accord, l'éthanol n'est pas seul coupable. Il y a aussi les mauvaises récoltes mondiales et l'explosion de la demande en Chine et en Inde.
L'Amérique, en tout cas, continue d'édifier en masse des usines d'éthanol. On en compte aujourd'hui 143-plus 57 en construction-qui ont une capacité de 30 milliards de litres, soit plus que l'objectif fixé pour 2012. L'automne dernier, on frôlait la surproduction et les prix du gallon ont chuté. Il est vrai que les débouchés physiques restent limités : moins de 3 % des véhicules américains sont capables de rouler à la fois au sans-plomb et au super-éthanol. Et seules quelque 1 400 stations-service sur les 179 000 du pays vendent de l'E-85 (85 % d'éthanol), principalement dans le Midwest.
On en vient donc à douter des vertus de l'élixir miracle. Les biocarburants « offrent un remède à la dépendance au pétrole qui est pire que la maladie », a conclu une étude de l'OCDE. Un consultant des Nations unies est allé jusqu'à qualifier la transformation de récoltes en carburant de « crime contre l'humanité ». L'industrie pétrolière, pour une fois d'accord avec son ennemi de toujours, les écolos, se joint au choeur des critiques qui ne cessent d'enfler. En vain. Les politiques restent sourds. Juste avant les fêtes de Noël, le Congrès a approuvé une nouvelle loi sur l'énergie qui impose aux raffineurs d'utiliser 136 milliards de litres d'agrocarburant d'ici à 2022, dont 57 milliards d'éthanol à base de maïs, soit le double du niveau actuel. Le Congrès, paniqué par la flambée du baril, a vu là un moyen de réduire la dépendance pétrolière du pays et de faire plaisir au monde rural.
« Cette loi est dangereuse. Les Etats-Unis, en voulant renforcer leur sécurité énergétique, créent en fait une insécurité alimentaire dans le monde. Et plein de problèmes d'environnement, de déforestation, de pollution... » juge Lester Brown, président de l'Earth Policy Institute. « On a lancé un train fou. On va planter encore plus de maïs, ce qui veut dire moins de surfaces pour le soja ou le blé et donc une hausse des prix de toutes les céréales », renchérit Jesse Sevcik, un lobbyiste de l'American Meat Institute.
La loi s'avère aussi bigrement ambitieuse. Sur les 136 milliards de litres d'agrocarburant, 79 milliards doivent provenir d'autres sources que le maïs. Entendez l'éthanol cellulosique, fabriqué à partir de déchets végétaux, sciure de bois, canne de maïs, graminés... et censé être moins polluant. Le hic, c'est que pas une usine aujourd'hui n'est capable de produire à un coût compétitif.
« L'avenir est au cellulosique, mais pour en arriver là il faut d'abord développer la première génération, l'éthanol au maïs », assure William Lee.
Encore un mythe. Car les deux procédés technologiques n'ont rien à voir l'un avec l'autre. Qu'importe, cela calme les critiques et laisse le temps aux paysans et aux investisseurs d'amasser,
d'ici à 2022, un joli pactole. De quoi vivre heureux longtemps au pays de l'éthanol...
D'après un article du point n° 1854 du 27 mars 2008
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